Littérature romaine: Études thématiques
Pour compléter ma série d’articles bibliographiques sur la littérature romaine, où je fais la liste de la plupart des auteurs romains, et ma série de lectures romaines (où j’approfondis un peu sur l’oeuvre des auteurs dont j’ai un exemplaire dans ma bibliothèque), j’ai décidé aussi d’ajouter une série d’articles thématiques qui étudie un peu plus en profondeur des sujets liés à la littérature romaine. Dans cette première étude thématique, j’aborde le sujet des oeuvres perdues.
1. Les oeuvres perdues
Il semble que seulement une infime partie de la littérature romaine ait été conservée et soit parvenue jusqu’à nos jours. En effet, des sept-cent auteurs romains qui nous sont connus, 35% ont été complètement perdus, 45% ne nous sont parvenus que de façon fragmentaire et seulement 20% d’entre eux ont vu une ou plusieurs de leur oeuvres préservées pour la postérité. Ce chiffre tombe à 10% si l’on inclus les quelques deux milles auteurs grecs de l’antiquité. Qu’est-ce qui peut expliquer qu’autant d’oeuvres littéraires et scientifiques aient été perdues dans l’antiquité ?
Les causes
a) Le processus d’édition
Le premier coupable est le processus d’édition lui-même. Les livres sont manuscrits et leur édition est donc une entreprise lente, demandante et plutôt coûteuse. L’auteur écrit d’abord un premier jet de l’ouvrage (ou le dicte à un secrétaire) sur des tablettes de cire. Il est ensuite retranscrit sur papyrus (par l’auteur, son secrétaire ou, si l’auteur est fortuné, un copiste) en une ou plusieurs copies qui sont alors transmises (après vérification et corrections) à l’éditeur dont les copistes feront de multiple copies pour la vente.
Ce processus est bien décrit par Cicéron, notamment dans ses lettres à son ami Atticus (qui était non seulement son banquier, mais aussi son éditeur; voir Ad Atticum IV, 13; XII, 6; XII, 40; XIII, 21-22), mais aussi dans une série de lettres à son frère Quintus (Ad Quintum III, 4-6):
“Les ouvrages qu’il vous faut ne se trouvent pas à vendre; et pour les faire copier, il faut un homme habile et intelligent. (…) mais la tâche est difficile et demande un soin infini. J’en sais quelque chose, moi dont la passion pour les livres ne peut jamais être satisfaite en rien. Je cherche en vain à qui m’adresser pour les livres latins. Qu’on fasse copier ou qu’on achète, on est toujours sûr de n’avoir que des exemplaires fautifs : comptez cependant sur mes soins.”
Un ouvrage est constitué d’un ou plusieurs volumes (volumen) qui se présente sous la forme d’un rouleau de papyrus fait de feuilles collées les unes aux autres, avec des colonnes de texte qui s’alignaient successivement. Plus tard, les livres ont été constitués de cahiers de pages reliées (codex). L’éditeur vendait ces ouvrages dans des boutiques (bibliopolae ou tabernae librariae) qu’il possédait dans des quartiers affluents de la Ville comme l’Argiletum (une rue commerciale reliant le quartier de la Subura au Forum Romain) ou le Vicus Sandalarius (rue des Fabricants de sandales, près du Forum de la Paix). Un volume se vendait entre deux et vingt sesterces, dépendant du nombre de pages et de la qualité du papier et de la calligraphie. Un volume de qualité pouvait coûter plusieurs jours de salaire pour un soldat.
L’édition d’un volume étant exigeante et coûteuse, on ne publiait donc que les ouvrages les plus en demande (selon qu’ils étaient populaires ou utiles) et dans une quantité minimale. Plus un ouvrage était populaire et plus il y avait de copies en circulation, ce qui augmentait donc ses chances d’être préservé. Un titre impopulaire et futile cessera éventuellement d’être recopié et finira par disparaître…
b) Le medium
La papyrus est un matériel rare et fragile. Il est rare car son mode de production est complexe: la plante Cyperus papyrus doit être cultivée, récoltée, tranchée en lamelles, martelée, disposée en couches croisées, pressée et séchée. Ensuite plusieurs feuilles sont collées ensembles pour former un rouleau. Il est fragile car il peut être endommagé par la manipulation fréquente, par l’eau, par le feu.
Il est aussi réutilisable: si l’ouvrage n’a plus d’utilité, le papyrus peut servir d’emballage ou de combustible. Une réutilisation plus fréquente est de le grater pour effacer l’écriture et le réutiliser pour un nouveau manuscrit: c’est le palimpseste. Si le papier devient trop rare, ou trop cher, on réutilise celui que l’on a sous la main. Cicéron en fait mention dans une lettre à Trebatius (Ad Familiares VII, 18):
“Pour en revenir à vos lettres, où tout est bien d’ailleurs, j’admire qu’écrivant soi-même on ait le courage de se recopier tant de fois. Des palimpsestes! Bon! voilà de l’économie. Mais que contenait donc cette petite page que vous avez effacée pour récrire dessus? quelque formule de droit peut-être? car je ne veux pas supposer que vous vous serviez de mes lettres, et qu’à la place de mon écriture vous mettiez la vôtre. Cela signifie-t-il que vos affaires n’avancent point, qu’on vous oublie et qu’on vous laisse même manquer de papier?”
c) L’adversité
Les risques inhérents à la conservation d’un manuscrit augmente considérablement sur la longue durée, alors que l’adversité peut causer de nombreux événements destructeurs: des incendies (comme pour la bibliothèque d’Alexandrie), des inondations (les crues du Tibre étaient parfois exceptionnelle), des cataclysmes (comme des éruptions volcaniques pouvant causer des dommages locaux — comme le Vésuve en 79 — ou même des changements climatiques), de l’instabilité politico-économique (qui amène son lot de révoltes, guerres civiles, crises économiques, famines et épidémies), et même des invasions. Le moment crucial pour la perte de manuscrits débute avec la crise du IIIe siècle, se poursuit dans l’antiquité tardive avec les grandes invasions barbares et jusqu’au Moyen-Âge.
d) Les idéologies
Beaucoup d’ouvrages ont été détruits parce qu’ils étaient contraire au courant politique ou intellectuel d’une époque. Auguste a fait détruire les ouvrages de ses opposants politiques; des ouvrages chrétiens ont sûrement été détruits lors des persécutions et l’Église chrétienne en a détruit encore plus qui allaient à l’encontre de son dogme (païen ou hérétique), de sa morale (érotisme ou occultisme) ou de sa conception du monde.
e) L’indifférence
Toutefois, ce qui a ultimement été l’une des plus grande cause de la disparition de manuscrits antiques a probablement été l’indifférence des masses non-éduquées face à un savoir considéré comme élitiste. Quand les âges sombres sont venus, la population était majoritairement analphabète et préoccupée surtout par sa survie et le besoin de se trouver un logis pour la nuit et de la subsistance. Quel est le poids d’un manuscrit philosophique qu’on ne peut pas lire, ni comprendre, face à la nuit sombre et froide ?
Conservation
Heureusement de nombreux manuscrits ont été conservés et leur transmission a pu se faire d’une façon ou d’une autres : d’une part, beaucoup de monastères médiévaux avaient des bibliothèques qu’ils gardaient fournis en recopiant et enluminant d’ancien manuscrits sur parchemin ce qui en a permis la préservation; d’autre part, beaucoup d’ouvrages ont été conservés à travers leur traductions (principalement arabes); finalement, plusieurs manuscrits originaux ont été redécouverts par pure chance (des papyrus ont été retrouvés intacts en Égypte, préservé par le climat sec et il y a le cas des rouleaux de Herculanum retrouvés calcinés mais complet dans la “Villa des Papyrus”).
L’Europe a connu un regain d’intérêt pour la culture, la littérature et la chose intellectuelle dès la renaissance carolingienne, mais c’est surtout avec la Renaissance du XVe siècle que l’on s’est mis à redécouvrir et republier la littérature romaine, ce que l’invention de l’imprimerie a fortement accélérée.
Références:
- JEAN, Georges. Writing: The Story of Alphabets and Scripts. New York: Harry N. Abrams, 1992. 208 p. ISBN 0-8109-2893-0.
- LABARRE, Albert. Histoire du livre. Paris: PUF (Coll. Que sais-je? #620), 1970. 126p.
- Wikipedia:
- Autres références:
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